Six lieues
vants. Comme ils avaient laissé un excellent cheval, Sou-yeou-pé donna aussitôt ses ordres à un vieux domestique, nommé Sou-cheou, et lui recommanda de rester pour garder la maison. Il prépara des vêtements et des objets de literie, les lia et en fit deux paquets, dont il chargea des porteurs. Il ordonna d’abord à un domestique de les conduire à l'embouchure du Kiang; pour lui, :1l emmena seulement un petit domestique nommé Siao-hi. Après avoir donné tous les ordres nécessaires, il monta aussitôt à cheval et se disposa à partir. Mais ce cheval était extrêmement rusé. Quand il vit que Sou-yeou-pé n’était pas habitué à monter à cheval et qu'il n'avait pas de fouet, il resta ferme, sans bouger. Sou-yeou-pé avait beau le tirer violemment par la bride, le cheval, au lieu d'avancer d’un pas, levait sa croupe en l'air et reculait de deux. Au fond du cœur, Sou-yeou-pé était cruellement tourmenté. « S’il marche ainsi (se dit-il), quand pourrai-je arriver ?
—Si vous ne fouettez pas ce cheval, dit son domestique Sou-cheou, il ne voudra jamais marcher. Autrefois, monsieur, vous aviez un fouet à manche de corail; que ne l’emportez-vous ? vous n'aurez plus à craindre qu'il refuse de marcher.
— Vous avez raison, dit Sou-yeou-pé. je l’avais oublié. » Il ordonna aussitôt au domestique de lui apporter ce fouel, et quand il l’eut en main, il se mit à en frapper la croupe du cheval à coups redoublés. Le cheval, aiguillonné par la douleur, fut bien obligé de
marcher. « Sans les coups de fouet, dit Sou-yeou-pé, cet animal n'aurait pas voulu marcher. On voit par là que, dans ce monde, les hommes ne doivent pas rester un jour sans sentir l’action du pouvoir.
A cetle époque, on aspirait les tièdes haleines du printemps. Tout le long de la route, Sou-ycou-pé, monté sur son cheval, ne pouvait se lasser d'admirer la verdure des saules et la beauté des fleurs. € J'ai bien fait, se dit-il en lui-même, de refuser avec énergie les propositions de Ou, l’académicien. Si j’y avais prêté l'oreille ‘, comment pourrais-je être libre et-indépendant, et aller à la capitale pour y prendre des informations ? Si le destin me favorise, dit-il encore après un moment de réflexion, et que j'en rencontre une ?, ce sera charmant. Mais si je ne pouvais la rencontrer, je verrais s'évanouir toutes mes espérances. Si tu n’existes pas dans la capitale, se dit-il encore, je quitterai mon oncle, je te suivrai jusqu'aux bornes du ciel, jusqu'aux derniers rivages des mers; je suis décidé à ne m'arrêter qu'après en avoir trouvé une. »
En continuant à parler tout seul, il arriva, sans s’en apercevoir, à l’entrée d’un carrefour d'où sortit tout à coup un homme qui, après avoir regardé Sou-yeou-pé de la têle aux pieds, poussa un cri en disant : « C'est cela; je l’ai trouvé.» Alors il saisit à deux mains la bride du cheval.
Sou-yeou-pé, qui était agité d'idées confuses, n'avait
1. Littéralement : Si j'y avais trempé les mains. 2. Savoir : Une femme belle ou distinguée.
pas eu le temps de se mettre sur ses gardes. Il éprouva tout à coup une vive émotion, et l'ayant regardé à la hâte, il vit qu'il avait sur la tête un vieux bonnet de feutre pointu, posé de travers, qu'il portait une veste piquée, de toile bleue, ouverte par-devant, et des botlines de jonc qui lui montaient jusqu'aux mollets. À force de courir, il s'était couvert de poussière, et tout son corps était inondé de sueur, comme s'il eût été mouillé par la pluie. |
« Qui êtes-vous ? lui demanda vivement Sou-yeou- R; pourquoi retenez-vous la bride de mon cheval ? »
Dans le premier moment, cet homme, tout essoufflé par Sa course, répondit d'une voix confuse. H disait seulement : « C'est bien heureux! j'ai trouvé mon affaire, »
Sou-yeou-pé, entendant ces paroles incohérentes, leva son fouet pour l’en frapper ; mais cet homme lui ria avec émotion : « Monsicur, ne me frappez pas. Ma femme à disparu ; toute cette affaire dépend de vous. »
Sou-yeou-pé entra dans une grande colère. « Vous radolez, lui dit-il. Si votre femme a disparu, est-ce que cela me regarde? Nous ne nous sommes jamais Vus; croyez-vous que j'aie enlevé votre femme ?
— Je ne dis pas, répondit cet homme, que vous ayez enlevé ma femme, mais je vois clairement que la découverte de ma femme dépend de vous.
— Vous radotez de plus en plus, lui dit Sou-yeou-pé. Je suis un voyageur qui passe par ici Comment pou- Véz-Vous voir clairement que la découverte de votre
femme dépend de moi? Je suis tenté de croire que vous n'êtes qu'un voleur de grand chemin !. Commen! osez-vous m'arrêter au milieu de ma route, à la clarté du ciel et en plein jour? Je suis le noble fils du seigneur Sou, l'inspecteur général; n’allez pas provoquer par mégarde un ennemi redoutable. »
À ces mots, il leva son fouet, et lui en cingla vio: lemment la tête et la figure. Siao-hi courut sur lui et. n’écoutant que sa colére, il se mit à le maltraiter à son tour. Cet homme, étourdi par les coups, parlait d’une manière encore plus confuse. Il ne faisait que crier à tue-tête: Monsieur, suspendez vos coups ; ayez pitié de moi. [1 m'est arrivé un grand malheur; je vous jure que je ne suis point un méchant homme.
Tout en exhalant ces tristes plaintes, il tenait à deux mains la bride du cheval, et ne l'aurait pas lâchée, même au péril de sa vie.
Dans ce moment, les passants et les habitants du village, ne pouvant s'expliquer l'attitude étrange de ces deux hommes, s'étaient amassés autour d'eux et restaient à les regarder. Sou-yeou-pé criait avec colère : « À-t-on jamais vu sous le ciel une affaire aussi extraordinaire? Si votre femme a disparu, pourquoi vous en prenez-vous à moi au moment où je passe?
— Monsieur, répondit-il, comment votre serviteur oserait-il s'en prendre à vous? Je vous prie seulement
1. Littéralement : Un brigand qui abrége la route (des voyageurs, en les tuant).
de me donner votre fouet; ma femme se retrouvera | tont de suite. »
À ces mots, toutes les personnes présentes se mirent à rire. « [1 paraît, dirent-elles, que cet homme est fou. Si sa femme a disparu, comment pourra-t-it la retrouver tout de suite à l’aide d'un fouet?
— Mon fouet, dit Sou-yeou-pé, est orné de corail!; il vaut quelques onces d'argent; comment pourrais-je vous le donner ? »
Alors, ne pouvant maitriser sa colère, il leva encore son fouet pour l’en frapper.
« Monsieur, s’écria cet homme, ne me frappez pas; permeltez-moi de m'expliquer clairement. »
Les assistants firent des représentations à Sou-yeoupé. « Monsieur, dirent-ils, calmez votre colère, et atlendez que vous lui ayez demandé des explications claires et nettes ; vous aurez encore le temps de le frapper. » Il interrogea alors cet homme. « De quel pays èles-vous? lui dit-il; quelles sont vos raisons? Expli- Quez-les-moi d’une manière claire et détaillée.
— Je suis. dit-il, du village de Yang-kia, dans le distict de Tan-yang; mon nom est Yang-kho. Ces jours derniers, j'avais envoyé mä femme à la ville pour re- Vrer un gage ; je ne sais qui peut l’avoir enlevée sur la roule. Tous les jours, je vais à sa recherche, mais je n'en ai aucune nouvelle. Aujourd’hui, comme je me
1. Mot à mot : Est fait de corail. Ce fouet avait probablement un Manche de corail.
trouvais de grand matin dans le village de Kiu-yong, j'ai rencontré ur homme qui prédisait l’avenir !. Je le priai de me faire une prédiction, et il me promit qu’aujourd’hui même, au troisième khé de l'heure du singe *?, je trouverais (ma femme). Je lui demandai de quel côté je devais aller la chercher. Il me dit: «e Quand vous aurez fait quarante li (4 lieues) au nord-est, à l’entrée d’un chemin qui fait la croix, vous verrez un jeune monsieur vêtu de jaune $ et monté sur un cheval moucheté. Vous n'avez qu’à saisir la bride, et après lui avoir demandé je fouet qu'il tient à la main, vous trouverez tout de suite votre femme. Seulement, il faut courir pour le rattraper, car si vous manquez de le rejoindre * et le laissez passer outre, vous ne la reverrez plus de votre vie. » À ces mols, j'ai couru tout d'une haleine, et je n’ai pas même osé prendre une tasse de riz. Après avoir parcouru les quarante li, je suis arrivé à la route en croix, et j'ai justement rencontré Votre Seigneurie qui passait à cheval. La couleur de votre vêtement se rapporte à la prédiction ;
4. En chinois Khi-kho (10,562-10,099), qui consultait les Koua figures symboliques inventées par Fo-hi pour prédire l'avenir}, Ce sens manque dans tous les dictionnaires.
2. Cette heure correspond à deux des nôtres et dure de trois à cinq. Le khé (littéralement : ‘coche, entaille sur la tringle de la clepsydre qui porte les divisions de l'heure chinoise), équivant à quinze miautes. Il y a huit khé dans les cent vingt minutes de l'heure chinoise; par conséquent, le troisième khé de l'heure du singe répond, chez nous à trois heures quarante-cinq minutes.