Mot à mot : Mes mains ont dansé, mes picds ont trépigné
da vin. Puis, s'adressant à Sou-yeou-pé : « Monsieur, lui dit-il, quel est votre honorable nom de famille, et votre noble surnom ?
— Mon obscur nom de famille est Sou, répondit-il, et mon surnom est Lièn-sièn. Oserais-je, messieurs, vous demander quel est votre honorable nom de famille et votre noble surnom?
— Je m'appelle Wang, dit l’homme vêtu de blanc, mon obscur surnom est Wen-khing ‘. » Ensuite, montrant du doigt son camarade, vêtu de vert : « Ce monsieur, dit-il, s’appelle Tchang, de son nom de famille : son honorable surnom est Koueï-jou; il est le plus riche de notre pays, c’est en même temps un homme de lalent. Ce jardin fleuriste est le lieu où M. Koueijou se retire pour étudier. |
— En ce cas, dit Sou-yeou-pé, je lui ai manqué de respect. Les beaux vers que je viens d’entendre, ajouta-t-il, me paraissent composés en l'honneur des aules printaniers.
— Monsieur Lién-sièn, repartit Tchang-kouei-jou, il fut que vous ayez l'oreille fine, pour avoir si bien Menda, malgré la fenêtre qui vous séparait de nous. Quant aux vers, ils célébraient en effet les saules prin-
1. Motà mot : Wen, qui entre dans le mot Wen-tchang (style élé- &aut), et khing, qui fait partie du mot Khing-siang (un grand officier 0 un ministre). Comme il y a en chinois beaucoup de mots qui se Pononcent wen et khing, le jeune homme vêtu de blanc rappelle ces deux mots composés, pour indiquer la véritable orthographe de #0 nom honorifique.
223 UN PRÉTENDANT, LAID DE FIGURE, taniers; seulement, ils présentaient beaucoup de dif cultés.
— Quelles difficultés? demanda Sou-yeou-pé.
— Ce qu'il y avait de plus difficile, dit Tchang koueï-jou, c'était d'ajuster les rimes!. Aussi ai-je dû déployer toutes les ressources de mon esprit pour venir à bout de cette pièce.
— Monsieur, demanda Sou-yeou-pé, quel est l’auteur de cette pièce de vers qui vous a causé tant de peine?
— Si ce n’élait pas une personne d’une beauté merveilleuse, repartit Tchang-kouei-jou, je ne me serais pas donné tant de tourment.
— Comme vous m'avez donné tous deux une si grande marque d'amitié, dit Sou-yeou-pé, pourquoi ne pas me meltre au fait?
— C'est une histoire charmante, dit Wang-wenkhing, mais on ne peut vous la dire à la légère. Si vous voulez l'entendre, il faut d’abord que vous buviez trois grandes tasses ; après quoi, je vous la raconterai.
— C'est juste, c’est juste, s'écria Tchang-kouei-jou. » Sur-le-champ, il ordonna à un domestique de lui verser du vin.
— Je suis un faible buveur, dit Sou-yeou-pé, et je ne saurais porter beaucoup de vin.
— Si vous voulez entendre cetle charmante histoire,
1. Il veut dire de faire répondre les rimes à celles de la pièce originale, composée par mademoiselle Pé,
S'EFFORCE DE JOUER LE ROLE D'UN POETE. 233 dit Wang-wen-khing, vous n’avez qu’à faire un effort pour boire. »
Sou-veou-pé ayant réellement bu les trois grandes
taxes, « Vous êtes un aimable homme, lui dit Tchang-
koueïi-jou. Aussi, je vais vous la raconter. La personne qui, la première, a traité ce sujet, est la fille d'un magistrat retiré qui habite le village que vous voyez devant vous. Elle l'emporte sur Si-chi, et efface o-tsiang !. C’est une beauté accomplie. Elle a juré de ne point épouser un homme vulgaire. Elle veut uniquement un homme de talent qui, en fait de vers, de romances, de chansons et de poëmes, puisse lui tenir te. C’est alors seulement qu’elle consentira à se marer. Avant-hier, comme elle était venue dans le cou-
1 Suivant le recueil Wen-siouen, liv. XIX, fol. 13, Si-chi et Mao- Sang étaient deux belles femmes de l’antiquité. Mao-tsiang est étés pour se beauté par le philosophe Tchoang-tseu. J'ai donné quelques détails historiques sur Si-chi, dans le roman chinois intitié les Deux jeunes filles lettrées, vol. I, p. 43. Mais là, je me suis tompé en prenant Mao-tsiang pour le surnom de Si-chi, et en faimot ainsi une seule persoune de deux femmes distinctes. J'ai été induit en erreur par le dictionnaire ŸYun-fou-kiun-yu, où on lit (br. VI, fol. 43) : Si-chi-mao-tsiang.
Cette erreur était d'autant plus naturelle qu’au même endroit on Bt: Wang-tsiang-tcbao-kiun, c'est-à-dire Wang-tsiang, surnommée Tehao-kiun, La tournure est absolument la même, de sorte que dans k premier cas on avait le droit de penser que les deux derniers mots (mao-tsiang) étaient un surnom, tandis qu'ils désignaient une Ktsonne différente. (Voyez p. 165, 206, 208.)
Daos le P'ei-wen-yun-fou, liv. XII, fol. 74, on voit que Tchao-kiun était en effet le surnom de Wang-tsiang, que, par abréviation les Listoriens appellent Wang-tchao-kiun, au lieu de Wang-tsiang-tchaokiun. (Cf. Yun-fou-kiun-yu, v. IV, fol. 29, r.)
vent pour brûler des parfums, à la vue des saules printaniers, elle se sentit inspirée, et, à ce sujet, elle composa aussitôt une pièce de vers. Puis, adressant une prière secrèle au Bouddha : «Si quelqu'un, dit-elle, « réussit à faire une pièce de vers sur les mêmes rimes « que les miens, je serai heureuse de le prendre pour « époux.» Voilà pourquoi, ajouta-t-il, moi et M. Wang, nous nous occupions ici à rimer, dussions-nous mourir à la peine. J'ai eu le bonheur d'achever ma pièce sur les mêmes rimes, de sorte que j'ai quelques raisons de compter sur ce mariage. Diles-moi, monsieur Sou, si mes vers sont bons. »
En entendant ces paroles, Sou-yeou-pé, vit bien qu'il s'agissait de la fille de Pé, du titre de Chi-lang *, mais il ne laissa pas voir sa pensée et se contenta de dire : «S’il en est ainsi, j'oserai vous prier de me montrer un instant la pièce originale.
— Si vous voulez voir ces vers, dit Tchang-koueïijou, il faut que vous buviez encore trois tasses.
— Attendez que je les aie vus, répondit Sou-yeou-pé; je boirai après.
— Eh bien! soit, dit Tchang-koueï-jou, mais quand vous les aurez vus, il vous faudra boire. »
À ces mots, il tira la pièce de vers d’une cassette 3, et la présenta à Sou-yeou-pé. Celui-ci, ayant déployé la