‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 97 sur 264 · Le printemps. (P'ing-tseu-loui-pien, iv. CXIIT · texte numérisé non relu

Le printemps. (P'ing-tseu-loui-pien, iv. CXIIT

3. Les poëtes chinois comparent souvent les branches du saule à des fils de soie. Dans les vers qui précèdent, le saule est personnifié.

Comme il ne cessait de regarder et de relire ces vers, sans pouvuir s’eu détacher : « Monsieur. Sou, Im dit Tchang-koueï-jou, vous les avez assez lus. Est-ce que ces vers ne valent pas trois tasses de vin‘? Voudriez-vous encore vous excuser de boire?

— Si l'on considère la beauté de ces vers, dit Sou-

yeou-pé, il faudrait boire trois cents tasses de vin ; mais je suis un faible buveur; il m'est impossible de vous obéir.

__— A ce que je vois, dit Wang-wen-khing, monsieur Sou sait goûter la beauté de ces vers; je suis sûr qu’il excelle en poésie, S’il réussissait à composer une pièce de vers sur les mêmes rimes, je lui ferais grâce de ces trois tasses. |

— Eh quoi! dit Tchang-koueï-jou en riant, pour éviter de boire trois tasses de vin, il irait faire une pièce de vers! Pensez-vous que M. Sou soit si fou?

— Le fait est, dit Sou-yeou-pé, qu'il m'est impossible de boire davantage. Si je ne puis faire autrement, je ne demande pas mieux que de composer ?

1. Comme s’il disait : Ces vers de mademoiselle Pé ne méritentils pas qu'on boive trois tasses de vin après les avoir lus ?

2. En chinois {ou-fchouen ‘h096-3627), expression difficile que n°explique aucun dictionnaire. Elle signifie composer des vers comme Tou-me, surnommé Sse-hiong, qui cxcellait dans Île genre des chansons. (ŸYun-/ou-kiun-yu, liv. X, fol. 16.) Suivant l'ouvrage intitulé Ye-khe tsong-tan, la plupart de ses vers n'étaient point conformes aux règles de la poésie. C'est donc ici une expression modeste pour dire: Faire des vers irréguliers, iuformes (Cf. P'ei-wen-yun-fou, liv. XLV, fol. 28.) ;

S’EFFORCE DE JOUER LE ROLE D'UN POETE. 947 quelques vers informes, et vous demander ensuite des

keçons !.

— Qu'en pensez-vous, dit en riant Wang-wen-khing- (à son ami)? À ce que je vois, M. Lièn-sièn est un peu en verve. »

En disant ces mots, il prit un pinceau et un encrier et les plaça devant Sou-yeou-pé. Celui-ci saisit le pinau, et l’imbiba d'encre; puis, d'après les rimes de la pièce originale, il composa sur-le-champ les vers suivants :

Le vent est très-doux, et la pluie est venue en son temps.

Les racines et les rejetons ont formé branches qui vivront pendant six générations.

A la vue de la vapeur légère qui enveloppe le pont éclatnt de couleur, mon âme poétique se sent défaillir.

Dans les jardins des Souï ?, le saule aimé du FR laisse tomber son ombre vacillante.

Ses branches dorées, qui trainent sur la terre, sont vraiment à plaindre.

Maintenant que la neige remplit le ciel, à qui pensé-je avec amour ?

Si Le loriot, dans son vol, s’informe de l'étendue de mes sentiments,

Je le prie d’en juger d’après les soies verdoyantes du saule.

Sou-yeou-pé, ayant fini d'écrire, présenta ses vers à ses deux compagnons. « Messieurs, leur dit-il, j'ai fait 1. Mot à mot : Vous prier de m'instruire. Comme s’il disait :

Yoos prier de les corriger et de me donner des leçons de poésie. 2. La dynastie des Soul a régné de 581 à 618.

tous mes efforts pour obéir à vos ordres; veuillez ne pas vous moquer de moi. »

. Ceux-ci, ayant vu que Sou-yequ-pé n'avait ni arrêté son pinceau ni mème réfléchi, et que, d'une main rapide, il avait achevé une pièce de vers en un clin d'œil, ils éprouvèrent une surprise extrème. Ils la prirent et la lurent deux fois de suite. Quoiqu'ils n’en pussent goûter tout le charme, en la lisant, ils trouvèrent qu'elle était naturelle et coulante, et ne ressemblait nullement à la leur, dont le style était traînant el entortillé. Aussi le comblèrent-ils d’éloges : « Monsieur Sou, dirent-ils, il paraît que vous êtes un homme de talent ; vous êtes digne de tous nos respects.

— Je n'ai qu’un mince talent, rébarlit Sou-yeou-pé, etje suis honteux de mes vers !, qu’on ne saurait comparer à l'or et au jade de M. Tchang?. :

— Monsieur Sou, dit Tchang-koueï-jou, ne soyez pas si modeste. Je ne suis pas homme à louer les gens à la légère. Le fait est que vous avez composé cette pièce de vers avec autant de rapidité que de talent.

— Monsieur Tchang, reprit Sou-yeou-pé, j'ai lu avec profit votre élégante composition, mais, pour mon instruction, je voudrais voir encore les vers admirables de M. Wang.

1. Littéralement : Je vous ai offert ma honte, c'est-à-dire un morceau capable de me faire honte.

2, C'est-à-dire : Aux vers de M. Tchang, qui sont aussi beaux que l'or et le jade. |

3. Mot à mot : (Par) votre élégante composition, j'ai déjà reçu de l'instruction.

— Aujourd’hui, dit Wang-wen-khing en riant, je ne suis pas du tout en verve, mais, demain, quand j'aurai vu la demoiselle, je composerai tout de suite.

— Monsieur Wang, lui dit Sou-yeou-pé, on reconnaît là la profondeur de votre esprit; seulement j'ignore s’il serait aisé de voir même un instant cetté demoiselle.

— Si vous désirez la voir un instant, dit Wang-wenkhing, ce n’est pas difficile; mais cette demoiselle est douée d’an talent extraordinaire, et je crains bien que cette pièce de vers ne puisse encore loucher son cœur.

Si vous êtes en verve, quand vous aurez composé une

seconde pièce de vers, moi et M. Tchang, nous irons la voir avec vous.

— Monsieur Wang, dit Sou-ycou-pé, n'allez pas manquer de parole.

— Le seigneur Wang, dit Tchang-koueï-jou, est un homme d’une sincérité parfaite; je puis vous répondre de lui; je désire seulement que vous veniez à bout de celle pièce. »

Dans ce moment, Sou-yeou-pé était un peu échauffé Par le vin; de plus, avant pensé de toute son âme à mademoiselle Pé, il ne put maîtriser la force de son ardeur poétique. Il saisit alors son pinceau et, après avoir déployé une feuille de papier, il laissa courir sa Main au gré de son esprit, de sorte qu’en moins d'un Quart d'heure il composa une pièce de vers sur les Sules printaniers, et la présenta aux deux jeunes gens.

Ceux-ci, l'ayant vu composer avec tant de rapidité,

restèrent stupéfaits au point de ne pouvoir articuler un seul mot. « Pour le coup, dirent-ils en eux-mêmes, voilà un homme d’un véritable talent. » Hs déployèrent la feuille de papier et, y ayant jeté attentivement les yeux, ils lurent les vers suivants :

Voici justement l’époque où leur vêtement jaune est doublé d’un vert tendre. :

En voyant leur souplesse voluptueuse !, les branches des pruniers et des pêchers doivent mourir de honte.

Quoique leur dépit ? soit devenu plus profond, leurs rameaux flottent tranquillement ;

Quoique leur âme douce et souple soit brisée (de douleur), ils ne pendent pas en désordre.

Ils doivent regretter d’étaler, à l’entrée d’un champ, leur couleur verdoyante.

Croyez-vous que la jeune beauté qui peint ses sourcils devant sa fenêtre, ne s’abandonne pas à une tendre rêverie ?

Pourquoi n’attend-elle pas que les vers à soie du printemps aient achevé leur existence?

C'est que chaque feuille, chaque branche donne d’ellemême de la soie 3,

1. Les poëtes appellent le saule fong-lieou-chou (l'arbre de l’amour, et ses branches fong-lieou-sse (les soies de l'amour), qui peuvent lier les habitants de l’orient et de l'occident, du midi et da nord. (Fen-loui-tseu-kin, liv. LI, fol. 65.)

2. Les Chinois prêtent souvent des sentiments aux saules. Exemple : Sur les bords du fleuve Jaune, dix mille branches de saules craignent le froid (pa-han), et s’affligent de la pluie (thsieou-yu). (Voyez Fen-loui-tseu-kin, liv. LI, fol. 71.)

3. On lit dans le recucil Fen-loui-fseu-kin, liv. LI, fol. 61 : Les saules donnent (littéralement : vomissent) à l’envi des soies de prin-

‘temps, et, en cela, ils ressemblent aux vers à soie du pays de Ou.

Après avoir fini de lire, les deux jeunes gens s’écrièrent en frappant ensemble sur la table : « Quels beaux vers ! quels beaux vers! Ils sont vraiment d’une facture admirable.

— Sous l’influence de l'ivresse, dit Sou-yeou-pé, j'ai obéi à un fol entraînement; ces méchants vers ne valent pas la peine d'en parler? S'il y a quelque moyen de voir cette jeune demoiselle, je compte toujours sur votre protection.

— C'est entendu, dit Wang-wen-khing, mais il ya une question que je ne vous ai pas encore faite. Vous ne ressemblez point aux hommes de ce village. Quel est votre noble pays, et quelle affaire vous a conduit ici? où demeurez-vous actuellement?

— Je suis natif de Kin-ling (Nan-king), dit Souyeou-pé. Je voulais me rendre au bourg de Kiu-yong, où m'appelle une petite affaire. Comme la nuit appro- Chait, j'ai demandé un gîte dans le couvent deKouan-in, qui est devant nous. C'est par hasard qu’en me promenant à la clarté de la di j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

— Puisque vous êtes d Kin-ling, dit Tchang-koueïjou, la distance qui nous sépare n'est guère que de dix li. Vous êtes notre compatriote, et si celte année vous vous présentez à l'examen de licence, vous pourrez devenir notre Thong-nièn!.» Puis, continuant de l'in-

1. Ce mot, composé de fhong, nième, semblable, et de nidn, année, désigne ceux qui ont obtenu le même grade dans la même année ou

terroger : « Dans votre noble ville, dit-il, connaîtriezvous an académicien nommé Ou-koueï?

— C'est sans doute Ou-chouï-’an? répondit Souyeou-pé. Pourquoi m'interrogez-vous à son sujet ?

— Depuis longtemps, dit Tchang-kouei-jou. j’admire sa haute réputation, et je désire ardemment de devenir son disciple; voilà pourquoi je vous ai fait cette question.

— Je le connais en effet, reprit Sou-yeou-pé ; seulement il n'est pas en bons termes avec moi.

— Comment cela? demanda Tchang-kouei-jou.

— Îl a une fille, dit Sou-yeou-pé, et il voulait m'appeler pour être son gendre; mais comme elle est d’une figure commune, je n’ai pas voulu y consentir. Voilà la cause de son mécontentement.

— Comment ! c’est pour cela? dit Tchang-koueï-jou.

— J'avais dit tout de suite, reprit Wang-wenkhing, que vous étiez un homme de la capitale. En effet, si vous étiez d'une petite ville, d’un petit district d'une autre province, comment auriez-vous un talent si élevé? Puisque vous logez dans le couvent de Kouan-in, c'est encore mieux. Demain, nous serons bien aises d'aller voir avec vous cette demoiselle. »

Sou-yeou-pé avait eu d’abord l'intention de se rendre le lendemain de bonne heure au bourg de Kiuyong. Après avoir consulté les sorts, il aurait couru au bateau où l’attendait son oncle. Mais quand il eut en-

après le même concours. On voit, par cette définition, que Thongnién n’a pas de synonyme ni d’équivalent en français.

tendu dire qu'il était possible de voir mademoiselle Pé, soudain il laissa de côté son projet de départ, ct se préoccupa uniquement de savoir comment elle était de sa personne. Aussi fit-il mainte recommandation aux deux jeunes gens. Ceux-ci, de leur côté, ne faisaient que penser à mademoiselle Pé, sans pouvoir s’en lasser. À force de parler d'elle tour à tour, ils finirent par se monter la tête. Alors, ils firent porter leur table dans un endroit éclairé par la lune, et ne se levèrent que lorsqu'ils se sentirent tous à moitié ivres. Wang et Tchang ayant reconduit Sou-yeou-pé jusqu’en dehors de la porte du jardin, au moment de les quitter, il leur fit de nouvelles recommandations : «Je vous en supplie, leur dit-il, n'oubliez pas notre rendez-vous de demain. |

— Nous nous en souviendrons parfaitement, lui dirent-ils en riant. » Puis ils se séparèrent tous trois.

En ce moment. on élait à la troisième veille !, et le disque de la lune était déjà incliné vers l'occident. Sou-yeou-pé reprit son premier chemin, et s’en revint coucher au couvent. Chemin faisant, il se livrait secrètement à ses réflexions. « Je m’imaginais, se dit-il, qu'une belle femme était bien difficile à trouver, et que, même en la cherchant jusqu'aux bornes du monde, on n'était nullement sûr de la rencontrer. Qui aurait pensé qu'à peine sorti, j'en aurais de suite des nouvelles ? On

. Les Chinois comptent cinq vei!les, répondant chacune à deux de nos heures. Elles commencent à sept heures du soir et vont jusqu'à cioq benres du matin.

peut dire que c'est avoir du bonheur pour trois existences !. » Puis, continuant à réfléchir : « Pour des nouvelles, dit-il, j’en ai, il est vrai, mais il n’est pas sûr que je puisse la voir demain, et je crains bien de m'être enflammé d’une passion imaginaire. Comment faire ? Du reste, ajouta-t-il, puisqu'elle existe, quand je devrais, au risque de ma vie, marcher dans l'eau bouillante ou traverser des flammes, je veux chercher à la voir un instant. »

Tout en se livrant à une foule de réflexions, il arriva à la cinquième veille et finit par s'endormir. On peut dire à ce sujet :

Un homme amoureux est comme un cheval sauvage qui s’élance dans un torrent.

De plus, la beauté vient, sans raison, stimuler son ardeur';

Si l’on veut le retenir et le fixer avec des liens de soie,

Le seul moyen est de lui faire rencontrer une charmante personne au milieu des fleurs.

Nous laisserons maintenant Sou-yeou-pé pour revenir à son oncle, le moniteur impérial. Quand il vit ses courriers qui venaient lui rendre réponse, et annonçaient que Sou-yeou-pé les suivait et allait arriver dans un instant, il fut transporté de joie. Peu après, voyant les bagages arrivés, il dit aux domestiques : « Ne servez pas encore le souper ; attendez que mon neveu soit venu, afin que je puisse manger avec lui. »

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