Vice-président d*un ministère
t44 UN HOMME DE TALENT
d'argent , pour ravoir, il aurait sacrifié sa vie; s'il tenait une lasse de vin, pour le boire, il aurait donné sa léte. Toutes les fois qu'on avait quelque chose à lui demander, il suffisait de lui acheter une bouteille de vin ou de lui donner un paquet d'argent *, pour qu'il racontât toutes les affaires, grandes et petites, de son maître K C'était lui qui avait copié les vers sur les saules printaniers, et les avait remis à Wang-wen-khing.
Ce jour-là, au moment où Wang-wen-khing était venu le chercher, il se tenait justement devant l'hôtel, et, le dos tourné, il comptait des monnaies de cuivre à un petit garçon, pour qu'il allât lui acheter du vin. Wang-wen-khing s'avança derrière lui, et avec son éventail, il lui donna deux petits coups sur Tépaule. «Mon vieil ami, lui dit-il, je vous annonce une bonne affaire, »
Tong-yong se retourna vivement, et reconnaissant que c'était Wang-wen-khing : a Gomment ! dit-il en riant, c'est monsieur Wang. Puisqu'il daigne abaisser ses yeux sur moi (venir me trouver), c'est sans doute qu'il y a quelque bonne affaire.
— Si vous voulez profiter d'une bonne affaire, dit Wang-wen-khing, cela dépend de vous. »
Le vieux Tong, voyant, au ton de sa voix, qu'il venait avec une intention secrète, renvoya le petit domestique. Puis, emmenant Wang-wen-khing, il alla s'as-
1 . Littéralement : Une enveloppe de papier ( tchi'-pao)^ c'est-à-dire : de Targent enveloppé dans du papier.
2. Mot à mot : Les affaires de la maison, grandes comme une cuiller ou petites comme une tasse à thé.
seoir avec lui dans un petit couvent qui se trouvait au milieu d'une ruelle tortueuse. « Monsieur Wang, lui dit-il, en vous voyant venir ici, je me demande quelles instructions vous avez à me donner.
— Eh bien! dit Wang-wen-khing, j*ai terminé une pièce de vers, d'après les rimes de ceux d'avant-hier sur les saules printaniers, et je voudrais vous prier de vous employer un peu dans mon intérêt.
— Cela n'est pas difficile, repaîtit le vieux Tong. Puisque vous avez achevé votre pièce de vers sur les mêmes rimes, si vous voulez voir le seigneur Pé en personne, vous n'avez qu'à vous asseoir un instant. Mon maître va sortir tout à l'heure. Au moment où il sera sur le point de partir, je lui dirai un mot pour vous annoncer; vous pourrez alors vous présenter à lui.
— Pour le moment, dit Wang-wen-khing, je n'ai pas besoin de voir votre maître. Je vous prie seulement, mon vieil ami, de lui remettre mes vers; ce sera pour le mieux.
— C'est encore plus facile, dit le vieux Tong.
— C'est en effet facile, reprit Wang-wen-khing, mais l'affaire est un peu compliquée, et j'aurai besoin que vous me prêtiez votre aide.
— Que voyez-vous de compliqué? demanda Tong.
Si c'est une chose que je puisse faire, je ne manquerai pas de servir encore vos intérêts. »
Wang-wen-khing tira aussitôt de sa manche les deux feuilles de papier à fleurs, t Voilà, dit-il, les deux
pièces do vers qui ont été composées sur les rimes (de mademoiselle Pé) ; Tune est de mon ami, M. Tehang \ et l'autre d'un certain Sou, mon camarade. Veuillez, mon vieil ami, les serrer dans votre manche. Au premier jour, quand ces deux messieurs viendront euxmêmes apporter des vers, vous aurez la bonté de répondre que votre maître est sorti, et de serrer en bloc leurs compositions. Plus tard, quand ils reviendront pour les retirer, vous prendrez la peine de les cacher 2, puis vous mettrez les deux pièces que voici sous les yeux de votre maître et de sa demoiselle. De cette manière, mon brave 3, vous m'aurez rendu un service d^ami.
— Monsieur, repartit Tong en riant, d'après ce que vous dites, j'imagine qu'il s'agit d'un tour de passepasse *. Comme c'est une commission que vous venez me donner, j'aurais mauvaise grâce à m'en excuser et à faire des difficultés. Je suis tout à fait à vos ordres. »
Avant d'arriver, Wang-wen-khing, pendant qu'il était
1. Celle-ci est TexceUente pièce de Sou-yeou-pé, au bas de laquelle Tehang a mis son nom ; l'autre est la médiocre pièce de Tehang, que celui-ci a signée du nom de Sou-yeou-pé.
2. C'est-à-dire: Quand ils reviendront réclamer leurs pièces de vers et demander ce qu'on en pense, tous les cacherez et répondrez que vous ne savez où elles sont.