Surnom de Tong-yoog
ET KECONNAIT L*ÉTOFFB« M7
heureux ) il invita Tchang-koue'l*jou à venir exercer son nouvel emploi*. Tchang-koueï-jou,une fois arrivé dans la bibliothèque, affectait les airs d'un homme mûri par l'âge et passionné pour l'étude. Assis ou debout, il avait toujours un livre à la main; seulement, lorsqu'il voyait venir quelqu'un, il se mettait à lire en marmottant entre ses dents. Pé-kong était charmé de voir que le disciple et le précepteur s'entendaient parfaitement ensemble et étaient fort contents l'un de l'autre. Il est vrai que^ parmi les gens de la maison, il y en avait plusieurs qui avaient découvert ce manège ; mais Tchang-koueï-jou était un précepteur qui n'avait pas son pareil. Au fond, il n'avait aucun goût pour l'étude ; en outre, il savait dépenser de l'argent pour boucher les yeux des autres. Enfin, il flattait tout le monde avec une complaisance extrême; de sorle que petits et grands s'entendaient parfaitement avec lui, et, s'ils le voyaient faire quelque imprudence ^ par intérêt pour lui, ils s'étudiaient tous à la cacher. On peut dire à ce sujet :
Tout son travail se bornait à une lecture superficielle; Mais il montrait une science profonde dans ce qui touchait ses intérêts privés.
1, En chinois : Fou-kouan. Ce n'est pas venir demeurer chez lui, mais venir dans la classe^ c*est-à-dire dans Tendroit où il devait enseigner. — Kouan (8,723) signifie a school room.
2. Littéralement : S'il laissait voir un peu les pieds du cheval^ c'est-à-dire ce qu'il aurait voulu cacher, s'il laissait voir son ignorance. (Oict. de Basile, n» 12,002.)
Comme il savait s'abaisser lui-môQie et ne craignait pas de dépenser de l'argent,
Pouvait-il craindre que les esclaves et les domestiques ne fussent point d'accord avec lui?
Un jour, dans le pavillon appelé Mong-thsao-hien, Pé-kong, ayant vu un poirier dont les fleurs rouges venaient de s'épanouir, il en parla aussitôt à sa fille, f Demain, dit-il, nous préparerons des provisions *, et j'inriterjî Tchang-koueï-jou à venir admirer le poirier à fleurs rouges; puis, je le prierai de composer une chanson dans le goût moderne et je la ferai chanter par quelqu'un. Nous pourrons juger de son talent, et de plus dissiper nos ennuis et nous amuser.
A peine Pé-kong eut-il fini de parler, qu'une personne alla porter cette nouvelle à Tchang-koueï-jou, qui n'en fut pas peu effrayé. Use vit obligé d'écrire un billet d'invitation, et dit au messager de courir avec toute la célérité possible ^ pour engager Sou-yeou-pé à venir le voir un moment dans sa salle d'étude. Dans ce moment, Sou-yeou-pé se trouvait seul et sans appui- Il voulait aller demander des nouvelles de ses vers, mais il ne savait quel chemin prendre. Justement, Tchangkoueï-jou venait l'inviter un billet à la main; c'était tout ce qu'il désirait. II aurait voulu y aller ce jour môme, maison élait déjà sur le soir. Il ne put se dis-
1. Littéralement: Une boite. H s'agit d*Qn petit coffre à compartiments où Ton met tout ce qui est nécessaire pour une collation.
2. En chinois: Fet-sing-tcko-fin^ il envoya un homme (comme ^ une étoile qui vole, qui file.
penser d'écrire un billet de visite et de répondre à Tchang-koueï-jou qu'il viendrait le lendemain de bonne heure. Tchang-koueï-jou , craignant que le moindre retard ne compromit son affaire, éprouva une si vive inquiétude que, pendant toute la nuit, il ne put fermer l'œil. Dès qu'il fil jour, il envoya encore quelqu'un pour le presser de venir. Il se plaça lui-même en observation à la porte du jardin de derrière. Heureusement que, de son côté, Sou-yeou-pé avait aussi le cœur préoccupé, et il était déjà parti sans attendre qu'on vînt le presser. Quand Tchang-koueï-jou le vit arriver, il lui sembla qu'il tombait du ciel. Il courut promptement a sa rencontre, lui fit un salut, et le prenant par la main, l'emmena de suite dans la bibliothèque et lui dit : c Depuis que je suis entré dans cette maison pour enseigner S je n'ai pas été un instant sans penser à vous.
— J'ai été moi-même comme vous,.dit Sou-yeou-pé. J'ai eu plusieurs fois l'intention de vous rendre visite, mais j'ai craint qu'il n'y eût de l'inconvénient à aller et venir ici.
— C'est le seigneur Pé qui m'a appelé, dit Tchangkoueï-jou, et je suis toui à fait le maître; quel inconvénient voyez-vous ? »
Il parlait encore, lorsque Ing-lang vint pour étudier, c En ce moment, dit Tchang-koueï-jou, il y a ici un étranger; je tous donne congé pour toute la journée.^
1. En chinois : Thsin-kouan^ entrer dans la classe (school-room).
Ing-Iang, voyant qu'on lui donnait congé, se retira tout joyeux. « Il y a longtemps, dit Tchang-koueï-jou, que nous ne nous sommes vus. Depuis que vous demeurez dans mon humble jardin, vous avez dû composer une quantité de pièces de vers.
— Pendant votre absence, répondit Sou-yeou-pé, me trouvant seul ici, je ne me sentais nullement en verve; mais vous, monsieur^ qui étiez à quatre pas de votre belle, vous avez dû faire des compositions charmantes.
— Chaque jour, dit Tchang-koueï-jou, pendant que je restais ici, j'élais constamment importuné par mon élève. Comment aurais-je eu l'idée de composer des vers? Hier, étant venu, par hasard, auprès du pavillon, j'aperçus dans l'intérieur un poirier dont les fleurs rouges étaient épanouies d'utie manière admirable. Je voulais faire une pièce de vers pour les célébrer, mais j'ai eu peur de me fatiguer l'esprit. Je me contentai de préparer une .petite chanson que je ne cesse de fredonner; et comme il y a longtemps que je n'ai manié le pinceau, je n'ai pas encore pu 1 achever.
— Monsieur, lui dit Sou-yeou-pé, il ne faut pas regarder une romance ou une chanson comme une chose facile. Lorsqu'on fait desJirers, on n'a besoin que du Ion égal et du ton oblique^ mais toutes les fois qu'on fait une romance ou une chanson, il faut employer de suite, d*une manière claire et nette, les quatre toasS savoir : le ton égal^ le ton montant^ le ton partant et le
1. Ea chinois : P'ing<hing, chang^cfiing, khiu-chingfji-chmg.
ton rentrant. De plus, il faut distinguer les sons femalles et les sons mâles, les sons clairs et les sons obscurs. Si Ton se trompe d'un mot ou d'une rime, les paroles ne s*accordent plus avec l'air et l'on s'attire les railleries des connaisseurs. Voilà pourquoi une chanson s'appelle une pièce complète K Alors, il n'est pas permis de lâcher la bride à son esprit ^.
D'après cela, dit Tchang-kouel-jou, je vois que c'est fort difiScile. Heureusement que je n'ai pas encore achevé mon informe composition qui aurait pu m'attirer les railleries des autres. Si vous n'êtes pas avare d'or et de jade 3, je vous prierai, monsieur, de composer une toute petite chanson. J'en suivrai pas à pas les rimes pour l'imiter; je serai sûr alors de ne point faire de fautes. J'ignore si vous voudrez bien me fournir un modèle *.
— Composer des chansons et des poèmes, répondit Sou-yeou-pé, c'est l'occupation habituelle^ d'un lettré; j'en fais quand je veux. Pourquoi me demander si j*y suis disposé ou non? Seulement, je ne sais où est ce poirier à fleurs rouges. Si vous pouviez me le faire voir un instant, je me sentirais tout de suite en verve.
1. C'est-à-dire une pièce composée suivant toutes les règles prescrites.