Le premier mot est thou, terre, pays
Si tu quittes * ton ancienne demeure, songe à construire un nouveau nid.
 côté du pavillon du Bois* odorant, tu trouveras un asile profond et silencieux.
Hong-yu ayant lu ces vers, les relut encore, et ne pouvant contenir son admiration : c Quel beau talent! quel beau talent! s*ëcria-t-elle. Non-seulement les initiales et les rimes obligées de chaque vers ne lui ont coûté aucune peine, mais les sentiments et les idées sont modulés avec grâce, et chaque expression est pleine de pureté et de fraîcheur. Les agréments de sa figure et ses manières distinguées semblent peints sur ce papier. Soit que je veille, soit que je dorme, il me sera impossible de l'oublier. Mais cet animal de Tchang a compromis ici mes intérêts; comment faire?
— Je ne vois là nulle difficulté, répondit Yen-sou. Si vous alliez, mademoiselle^ en parler vous-même à votre père, je craindrais qu'il ne nous soupçonnât toutes deux de quelque intrigue. Pourquoi ne pas engager M. Sou à aHer trt)uver lui-même votre père, et lui faire connaître la vérité. S'il était mis à l'épreuve, sous ses yeux, avec cet ignoble Tchang, on distinguerait tout de suite le vrai du faux.
— Ce que tu dis là est assez juste, repartit Hong-yu; mais, à mon avis, toute affaire doit être conduite doucement; il ne faut passe faire des ennemis. Ne te sou«
I. Le premier mot est ke^ cuir; il signifie aussi changer, S. Le premier mot est mo», bois, arbre.
viens-tu pas de ce qui s'est passé lorsque mon père était à la capitale? Pour avoir refusé avec mépris l'alliance que lui offrait Yaog, le moniteur impérial, il s'attira je ne sais combien de malheurs. Je trouve que cet animal de Tchang, qui a ourdi cet odieux stratagème, est décidément un homme sans principes. Si on le réduisait à montrer publiquement son ignorance, comme M. Sou est orphelin et sans famille, il ne manquerait pas, je le crois, de lui susciter quelque mauvaise affaire. II n^y aurait pas de quoi se réjouir.
— Vos inquiétudes sont certainement fondées, dit Yen-sou ; mais si vous vous préoccupez ainsi de toutes sortes de choses *, comment pourrez-vous faire réussir cette affaire?
— Suivant moi, dit Hong-yu, le mieux serait d'engager M . Sou à retourner pour le moment à la capitale ; il n'a pas besoin de rester ici. Quand cet animal de Tchang n'aura plus personne pour composer à sa place, je prierai mon père de le mettre une bonne fois à l'épreuve; il se trahira lui-même et partira de suite. J'engagerai alors M. Sou à prier seulement mon oncle d'écrire une lettre pour faire les premières ouvertures de mariage; alors l'affaire ne peut manquer de réussir. »
En entendant ces paroles. Yen-sou fut transportée de joie. « Mademoiselle, dit-elle, vous avez là une excellente idée. M. Sou avait bien raison de vanter la pro-
i. Mot & mot : Si vous craignez comme cela la tôte et la queue.
fondear de vos sentiments et la sagacité de votre esprit. Au premier jour, on pourra dire avec vérité que c'est le ciel qui a fait nattre une belle personne et un homme de talent, pour les unir ensemble. Yen-sou elle-même en sera ravie de joie. »
Leur plan étant bien concerté, Hong-yu mettait tout son plaisir à lire en cadence les deux pièces de vers. Yen-sou partit, et alla s'informer si, dans le salon de devant, on retiendrait encore jusqu'au lendemain le gouverneur Yang. Le second jour, Pé-kong garda, en effet, le gouverneur Yang, et ne voulut point le laisser partir; de sorte que Tchang-koueï-jou, obligé de lui tenir compagnie à tout instant, ne put trouver un moment de loisir pour aller dans le jardin de derrière.
Sou-yeou-pé, en ayant été informé, attendit que midi fût passé; puis, comme auparavant^ il ne fit qu'un saut dans le jardin de derrière. Il entra tout droit dans le pavillon et se cacha en attendant. Au bout de quelques instants, il aperçut Yen-sou qui accourait en fredonnant et le sourire sur les lèvres, c Monsieur, lui ditelle, vous êtes un homme de parole. »
Sou-yeou-pé l'accueillit avec un sourire, et s'empressa de la saluer, c Comme je suis épris de votre maîtresse, lui dit-il, après avoir répondu à ses ordres, je m'estime heureux de me promener ici. Il n'y a pas de quoi m'appeler un homme de parole. Je vous remercie, mademoiselle, de m'avoir montré une amitié sincère, et de n'avoir pas manqué d'un quart d'heure le
rendez-vous. Je ne sais vraiment comment vous en exprimer ma reconnaissance.
-* Monsieur, repartit Yen*sou, lorsqu'un sage recherche une fille vertueuse, qui vous dit que la fille vertueuse ne pense pas elle-même au sage? Comme ce sentiment est inné dans tous les cœurs, qui pourrait ne pas y répondre avec sincérité?
— Mademoiselle, dil Sou-yeou-pé, vos raisonnements fermes et décisifs n'ont fait que fortifier mes senti* ments d'estime et d'admiration.
— Laissons les discours oiseux, dit Yen-sou; ma maîtresse a lu et relu votre éléganfe composition d'hier; elle ne pouvait s'en détacher. Elle estime que vous êtes le seul poète qui ait paru depuis Lithaï-pé *.
— Je suis heureux, dit Sou-yeou-pé, du bon accueil *
1. Littéralement : Depuis le dieu décha {tse-sten), sarnom donné au célèbre poëte Li-tbaî-pé par Ho*tchi-tchang, au commencement de la période Thien-p'ao (742-745 après Jésus-Christ). Tse-sien se dit en mandchou: Wasiboukha endoun'n (dictionn. Thsing'harhiBen-'haly Ut. xxxviii, fol. 14).
2. Littéralement : Qu'elle ai) abaissé le noir, c'est-à-dire ses prunelles noires. Il y a ici une allusion historique. Le contraire est, regarder avec un œil blanc, montrer le blanc des yeux, location qui signifie regarder quelqu'un de travers, ayec des yeux irrités. Youentsi, qui était un grand buveur, avait cette double manière de regarder les personnes qui lui plaisaient oa qu'il détestait. Sa mère étant morte, Kao-hi vint lui offrir des consolations, mais il lui montra le blanc de ses yeux (il lui fit mauvaise' mine). Khang, frère cadet de Kao-hi, vint à son tour le voir avec sa guitare et une cruche de vin. Youen-tsi en fut enchanté et lui montra ses prunelles noires (le regarda avec une extrême bienveillance).
que Yolre maîtresse a fait à mes mauyai3 vers. Mais comme l'affaire d'aujourd'hui a prêté à de graves méprises, j'ignore quelles instractious elle daignera me donner*
— Hier, répondit Yen-sou, ma maîtresse a plusieurs fois consulté avec moi; elle voulait tout révéler à son père; mais, craignant que celte affaire n'eût l'air d'une intrigue, elle n'a pas osé lui en ouvrir la bouche. Elle aurait voulu aussi que vous prissiez la peine d'expliquer la chose devant lui ; mais elle a craint que vous ne fussiez exposé à l'inimitié de M. Tchang, et qu'il n'en résultât une foule de propos. En présence de cette double difBcullé, elle s'est livrée aujourd'hui à une multitude de calculs. Voici ce qu'il y a de mieux à faire ^ : elle vous recommande de ne pas rester ici, de peur d'appeler sur vous l'attention ^ du monde. Elle vous engage à vous en retourner au plus vite, et à prier seulement son oncle d'aller négocier ce mariage, qui ne peut manquer de réussir. Quant à Tchang, cet être digne du dernier mépris, après votre départ, ma maîtresse priera elle-même son père de le chasser. Il y aura là un double avantage.
— Votre jeune maltresse, dit Sou-yeou-pé, a fait une admirable combinaison; on peut dire qu'il n'y manque rien. Mais une chose m'inquiète, c'est que si je pars d'ici pour aller solliciter son oncle, il n'est pas