C'est-à-dire : Ils rêvent des succès impossibles
et UN VIEUX MONITEUR IMPÉRIAL
porte, il fit présenter d'arance la lettre de Wang, membre da ministère de la magistrature. Après avoir attendu quelques instants, il vit venir à lui un domestique qui l'invita à entrer. Liao-te-ming passa de suite dans le salon. A peine venait-il de s'y asseoir, que Pékong sortit de suile pour le recevoir.
Après que le devin eut exposé l'objet de sa visite et pris une tasse de jthé, Pé-kong se mit à l'interroger : f Mon ami Wang, lui dit-il, m'apprend qu*en fait de physionomie, vous avez un talent divin ; mais la figure d'un lettré vieux et décrépit comme moi n'est pas digne de votre savante inspection.
— Seigneur, lui dit Liao-te-ming, votre noble conduite et votre vertu éclatante * font l'admiration de tout l'empire, mais votre serviteur a un talent médiocre, et ne pourrait les juger que superficiellement. Si cependant vous ne dédaignez pas mes humbles services, veuillez tenir droit votre noble visage, pour que je puisse le contempler et faire quelques observations. »
Pé-kong ramena un peu son fauteuil vers le haut de la salle, et après avoir tourné sa figure : t Le sage, dit-il, s'informe du malheur et non du bonheur. Je vous en prie, savant maître, ne me cachez rien. »
Liao-te-ming fixa ses yeux sur lui; puis, après un examen minutieux : c Seigneur, dit-il, la gravité de votre figure et l'attitude droite de votre corps vous don-
1 . Littéraleffient ; L*édat de votre condaite et les louanges de votre vertu.
CHERCHE A MARIER SON FILS. 6t
nent Tair et la majesté d'une montagne sacrée. De plus, vos deux soarcils, nettement séparés, vont se joindre aux cheyeux des tempes^ et vos deux yeux étincellent comme les étoiles dans le temps froid. C'est signe que vous avez un caractère fier et élevé, qui s'est maintenu pendant toute votre vie; que, dans la conduite des affaires, vous montrez une intégrité extraordinaire ; que vous savez faire face aux plus graves dangers; qu'en présence des calamités, vous n'écoutez que la justice et le devoir. Mais, ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est la hauteur et la rectitude de votre nez, ainsi que l'heureuse disposition des cinq montagnes sacrées ^ Je vois là un présage de richesse et de bonheur, mais je crains que, dans 1a vie présente^, vous ne puissiez en jouir jusqu'au bout. Seulement, il y a une chose qui me fâche : c'est la fluidité trop grande de vos esprits vitaux '.
i. £n chinois : « On-yo-tch*ao-koaeî^» les cinq montagnes sacrées vous font la cour {Pei-wen-y un-fou, liy. V, fol. 122j. Suivant le Traité de la physionomie, Il v. II, foi. 16, la pommette de la Joue droite répond & la montagne de Touest (hoa-chan), le haut du ttont répond à la montagne du sud (heng-chan), le pavillon de la terre (le menton), répond à la montagne du nord (heng-chan), le nez répond k la montagne centrale (soog-chan).
Le même ouvrage nous apprend (liv. V, fol. 2) que par Texprea- * sion tch'ao'koueî (faire la cour, rendre hommage), on entend que ces cinq parties du visage sont fortes et saillantes (fong-loùg), et non défectueuses et déprimées (khioue-bien).
2. Allusion aux existences successives qu^admettent les bouddhistes.
3. L'expression chinoise répond ici au mot latin «emen, dont nous ne pouvons donner le sens littéral.
Quand les esprits vitaux sont trop fluides S ils nous empêchent d'avoir des fils pour nous succéder. Quoi qull en soit, je suis charmé de vous voir un menton ^ large et épais. J'en conclus que vous ne resterez pas seul jusqu'à la fin de vos jours; vous aurez soit une sorte de fils (un fils adoptif)^ soit un demi-fils (un gendre). Vous ferez sûrement une rencontie extraordinaire, qui sortira tout à fait du cours ordinaire des choses ^.
— Il y a bien longtemps, dit Pé-kong en soupirant, que j'ai perdu l'espoir d'avoir des fils, mais si j'obtenais l'appui d'un gendre, les vœux que je forme pour mes derniers jours seraient pleinement satisfaits. Quant aux richesses et aux honneurs que vous faites briller à mes yeux, je ne vous cacherai pas, savant maître, que j'en fais aussi peu de cas que d'un nuage qui flotte dans l'air ou d'une chaussure usée.
— Seigneur, lui dit Liao-te-ming, quoique je voie, d'après de si nobles sentiments, que vous ne convoitez point de tels avantages, si je m'en rapporte à l'in-
1. Littérftlcment : Sisemen {viri} liquidités sit^nocet filiis qui ei suecedere passent^ id est impedit quominus gignat filios qui ei succédant,
2. En chinois : Ti-ko, le pavillon de la terre. C*est ainsi que le menton s'appelle dans le langage des devins chinois. (Voyez Chinsiang-^ihsiouen-'pient liv. I^ fol. 21, recto.)
3. En chinois : Qui sortira en dehors du crible et du vêtement de fourrure ordinaires.
L'expression hio-ki^Vieou^ «apprendre à fabriquer un crible et un vêtement de fourrure, signifie continuer la condition de son père, » c'est-à-dire ne pas s'élever au-dessus de sa condition, rester dans une situation humble et vulgaire.
spection des traits de votre figure, ces richesses et ces honneurs n'auront pas de fin. Quant à des fils, quoique vous ne puissiez plus en avoir de vos œuvres, vous ferez certainement une rencontre extraordinaire. Dans ce moment, des lignes rouges et noires se croisent sur votre front*. Si le bonheur ne vous sourit pas, il vous surviendra nécessairement un petit malheur; mais il n'y pas de danger. Que Votre Seigneurie retienne bien ces paroles. Demain, quand vous en aurez vu la preuve, vous reconnaîtrez que je ne suis pas un trompeur.
— Après avoir reçu vos instructions lumineuses, lui dit Pé-kong, comment oserais-je ne pas les graver au fond de mon cœur? »
L'examen physionomique étant terminé, les domestiques servirent une seconde fois du thé. Après le thé, Pé-kong lui adressa de nouvelles questions. « Savant maître, lui dit-il, en venant du Tché-kiang à la capitale, vous avez fait, par eau et par terre, plus de trois mille li^, et une multitude d'hommes ont dû passer sous vos yeux. Parmi les jeunes lettrés d'aujourd'hui, en avez-vous remarqué quelques-uns dont le mérite vous ait frappé 3?
1. Rn cliinois : In^thang (mot à mot : ca hct-salle); expression particulière aux devins chinois, pour dire la partie du front qui est située au-dessus du nez, à la hauteur des sourcils. (Cf. Chin-siang^ tfuiouen-pien, liv. I, fol. 21.)