Mot à mot : H y a le petit frèro cadet (moi) qui est ici
PÉ COiNFlE SA CHARMANTE FILLE. It7
Tesprit tranquille ; seulement, il faut préparer tout ce qui est nécessaire pour votre voyage.
— Comme tu as trouvé un protecteur, dit Pé-kong en riant, mes préparatifs sont finis. Si je vais dans le nord, je ne dois m'en prendre qu'à l'imprudence de ma langue MI a obtenu un décret qui m'oblige de partir dans cinq jours ; il ne sait pas que je suis libre de me mettre en route aujourd^ui ou demain. Quels préparatifs ai-je encore à faire? Va faire servir <lu vin. Je boirai avec ton oncle quelques tasses, qui remplaceront le repas du départ. »
A ces mots, Hong-yu ordonna aux servantes de préparer et de servir une collation, pour que Pé-kong et On, l'académicien, pussent boire en tête-à-téte. Pé-kong fit asseoir sa fille auprès de lui. Après avoir pris quelques tasses, Pé-kong poussa tout à coup un long soupir, f Je songe, dit-il, que,, de tout temps, un grand nombre de sages ont été compromis par des misérables. Aujourd'hui, je bois encore avec vous et ma fille, demain, je traverserai à cheval le désert des barbares; j'ignore quel pays me verra vivre ou mourir. Quand j'y pense, je vois qu'en général ce sont des misérables qui causent tous nos malheurs.
— Quoique des misérables pui>sent faire tomber les
1. Voici le sens littéral, qu'il était impossible de faire passer en français : Quant à l'affaire d'aller dans le nord, si mon corps de sept tch'ien est réduit là, c'est qu'une langue de trois pouces est actuellement dans ma bouche.
Le tch'i est le pied chinois, qui est plus petit que le pied-de-roi.
il8 A LA VEILLE D'UN VOYAGE PÉRILLEUX,
sages dans leurs pièges^ dit Ou, racadémicien, de tout temps le ciel n'a accordé le bonheur qu'aux hommes vertueux. Une fois parti, vous ne pourrez certainement échapper au vent» au froid et; aux fatigues du voyage; mais c'est dans ces circonstances qu'un homme de cœur fait briller au grand jour son mérite et s» réputation, sa droiture et son amour de la justice. Ce n'est qu'en coupant des racines tortueuses et des nœuds d'arbres, qu'on voit si une serpe est bien tranchante ^
— Ce que vous venez de dire, reprit Pé-kong, s'accorde naturellement avec mes sentiments; mon seul chagrin est ^e me voir, au déclin de la vie, sans un seul fils pour me succéder, et de n'avoir qu'une fille jeune et faible qui va être exposée aux orages. Quoique j'aie aujourd'hui un beau-frére à qui je puis la confier, elle n'est pas encore fiancée *. Dans cette circonstance, l'affection du père est nécessairement plus forte que l'ardeur du héros ^. »
Hong-yu, qui était assise à côté de lui, ne pouvait sécher ses larmes. En entendant, ces paroles de son
1. Cette locution proverbiale se trouve dans les annales des Han postérieurs, biographie de Yu-king.
2. Litt. : « Le miroir de jade ne lui a pas encore été donné en présent. » L'expression miroir de jade (Yu-king) est employée ici au figuré, et désigne les présents de noces. Elle renferme une allusion historique. Lieou-tsong avait fabriqué un miroir de jade*. Wen-thaitchin, en ayant fait Tacquisition, le donna comme présent de noces à sa nièce^ qui devait devenir son épouse. {Sse-wen-yu-sie, Liv. XIV, fol. 25.)
3. Mot à mot : L'affection d'une fille (c'est-à-dire raffection que le père a pour sa fille) est longue, Tardeur du héros est courte*
père» elle sentit redoubler sa douleur : c Mon père, dit-elle^ c'est à cause de moi que vous vous êtes attiré ce malheur, et maintenant que vous êtes réduit à cette extrémité, rattachement que vous avez pour votre fille jette le trouble dans votre âme. C'est la faute de votre fille, el cette faute est montée jusqu'au ciel K Que ne puis-je mourir pour dissiper les chagrins que vous cause votre affection pour moi? Mais je craindrais que ma mort ne fît qu'augmenter votre douleur. Je craindrais de plus qu'à votre retour^ vous n'eussiez personne pour vous servir, et que vous ne sentissiez enoore davantage les impressions pénibles de la vieillesse. Cette perspective m'agite de mille pensées et me déchire le cœur. Mais, puisque mon oncle veut bien prendre soin de moi, c'est comme si ma mère vivait encore; je serai parfaitement en sûreté. Mon seul désir est que mon père se mette courageusement en route, qu'il déploie tout son zèle au service de l'empereur, et revienne promplement dans son pays. Je le prie instamment de ne point s'inquiéter de moi. D'ailleurs, je suis jeune et n'ai pas encore passé l'époque du mariage. Qu'est-il besoin de se presser? Si vous continuez à vous tourmenter pour votre fille, que voulez-vous qu'elle devienne 2?»
Tout en causant, Pé-kong ne cessait de boire ; dans