Mot à mot : Pour laver la poussière
qaç voyant, Ye-siénS il m'interrogea d'une manière së- Yère et me mit dans l'impossibilité de lui répondre. Je lui dis seulement que le vœu de notre gouvernement était bien de voir ramener le prince captif, mais que, faute de savoir si son honorable royaume y consentirait ou non» on n'avait pas osé l'exprimer dans mes lettres de créance, et qu'on s'était contenté de m'ordonner verbalement d'en faire Ja demande à Son Excellence. Ye-sièn passa de la colère à la joie, et consentit à traiter de la paix, c Quoiqu'on vous ait donné un ordre verbal, me dit-il, comme vos lettres de créance ne vous chargent point de ramener le prince, comment pourrais-je le remettre entre vos mains? Si je vous le remettais de mon propre mouvement, je m'attirerais le mépris du royaume du milieu. Il faut qu'on envoie une autre personne; pour moi, je ne changerai pas d'avis.» Hier, après que nous eûmes rendu compte de notre mission, on tint conseil au palais, et l'on se vit obligé d'envoyer encore Yang-chên.
— J'ignore, dit Ou, l'académicien, si Ye^sièn, lorsqu'il a promis de renvoyer le prince, en avait véritablement rintention.
— Suivant moi , dit Pé-kong, il en avait vraiment rinlention. Maintenant que Yang-chèn est parti, il est bien certain que le frère aîné de Tempereur va revenir à la cour; mais je crains qu'après son retour, le gouvernement ne soit encore exposé à de grands troubles.
1. Nom du prince tartare qai retenait prisonnier le frère atné de l'empereur King-thai.
C'est pourquoi j'ai demandé à m'en retourner, sous prétexte de maladie, afin d'échapper à la médisance. Je n'ai point agi ainsi pour me ménager, mais au point où sont arrivées les affaires publiques, ce n'est certes pas un seul homme qui pourra les rétablir.
— Mon frére^ dit On, l'académicien, dans ce voyage, vous avez éprouvé les rigueurs du vent et du froid. C'était certainement inévitable, mais en rendant ce grand service à l'État, vous avez mis le sceau à voire réputation et à votre vertu. Seulement, moi, qui ai reçu un décret impérial pour me rendre à la capitale, je ne puis manquer de tomber dans ce filet; comment faire pour (échapper au danger ?)
— Mon frère, répondit Pé-kong, comme vous êtes membre de l'Académie , vous pouvez vivre dans une noble indépendance ^ De plus, l'examen de licence approche ; au premier moment vous recevrez une mission^. Qu'avez-vous besoin de vous inquiéter?
— Je ne compte que là-dessus, dit Ou, Tacadémicien; seulement j'ignore si, depuis votre retour, le vieux Yang a pu vous voir.
— Il faut qu'il ait bien peu de caract^re^ répondit Pé-kong en riant. Dès que je fus revenu à la capitale, il vint sur-le-champ et me demanda deux ou trois fois
1. En chinois : Yang-kao (noarrir-éleyé). Cette exprestion s'appliqae aax hommes d'an caractère élevé, qui vivent en paix loin des fonctions publiques et du tracas du monde.
2. Il veut dire que Ou sera envoyé en mission pour présider à Texamen de licence.
pardon. Ensuite, comme ie décret portait qu'il arait acquis du mérite, en me présentant à l'empereur ', et qu'en conséquence il avait été élevé à la charge de vice-président de la bouche, il redoubla d'amilié pour moi, et m'adressa de suite plusieurs invitations. Au moment où je partis de la capitale, mes collègues m'ayant offert ensemble le repas d'adieu , il vint ensuite me faire tout seul le même honneur. En le voyant si empressé, je n'ai pas jugé à propos de lui faire mauvaise mine. J'ai pris le parti de boire joyeusement, comme par le passé, et me suis contenté de l'humilier par mon silence.
— Votre silence, dit Ou en riant, a dû bien plus l'hamilier qu'une volée de coups de bâton. »
Quand ils eurent fini de boire gaiement tous ensemble, Ou, l'académicien, retint Pé-kong à coucher, mais le lendemain, Pé-kong voulut partir de suite, t Comme j'ai prétexté une maladie pour m'en retourner chez moi, lui dit-il, je n'oserais rester longtemps à la capitale ; je craindrais que cela ne fit naître de mauvais propos.
— Quoi qu'il en soit, dit Ou, l'académicien, rien n'empêche que vous ne restiez deux ou trois jours, d'autant plus que lorsque vous serez parti d'ici, j'ignore quel jour je pourrai vous revoir.
-— En ce cas, dit Pé-kong, je veux bien rester encore un jour; mais demain il faut absolument que je parte.
2. C'est-à-dire : E» me recommandant pour aUer en ambassade fiuprès du prince des Tartares.
-«- Ces jours derniers, dil Oa, l'académicien, il «st arriTé une affaire des plas ridicules, que je ne voua ai pas encore racontée.
*- Ouille affaire? demanda Pé-kcmg.
^Dernièrement, dit On, raeadëmicien , comme j'étais à regarder les pruniers (en fleur) dans le com^ venl de Ling-kou \ j'ai rencontré un jeune homme d'un talent distingué, dont le nom est Sou-yeou-pé. Il est doué d'une tîto intelligence, et ses poésies sont pleines de pureté et de fraîcheur. Comme je le trouvais extrêmement ïÀm, j'ai envoyé de suite prendre des informations sur lui. Justement Li, l'exa* minateur en chef, venait de lui décerner la première place parmi les bacheliers. J'eus aussitôt l'intention de lui donner ma nièce en mariage. En conséquence, j'envoyai une entremetteuse et un de mes amis, qui lui en parlèrent à plusieurs reprises; mais j'ignore pour* quoi il s'y est refusé de la manière la plus absolue. Ne sachant que faire, j'écrivis à S. Exe. Li, pour qu'il prit mes intérêts. Celui-ci ordonna au principal du collège d'en parler à Sou-yeou-pé, et de l'engager à conclure cette affaire. Qui aurait prévu que ce jeune homme serait asseï fou pour persister dans son refus? Quelque temps aprè.<), S. Exe. Li, ne pouvant me rendre réponse, lui retira sou titre de bachelier, mais il n'en témoigna aucun repentir. Dites-moi un peu si vous avez vu une affaire aussi ridicule? »
1. Liog-koa est une rnooia^M célèbre do KUng-nàn. (P'eMreDyan-foii, Uv. XC, 6, fol. 244 )
Pé-kong éprouva une surprise mêlée d'admiration, c S'il en est ainsi, dit-il. non-seulement ce jeune homme se distingue par son talent et sa figure, mais la fermeté de sa conduite est encore plus digne de res« pect. Chaque homme a ses vues particulières ; il ne faut pas lui faire violence. Demain^ mon frère, allez trouver S. Exe. Li, et parlez-lui en faveur de ce jeune homme, pour qu'il le rétablisse dans son grade.
— Cela est venu, dit Ou, l'académicien, de ce que j'ai eu moi-même un moment de colère; naturellement, ii lui rendra son grade de bachelier, i
ils s'entretinrent tous deux des affaires du temps et laissèrent passer encore un jour. Mais, le troisième jour, Pé-kong voulut absolument partir. Il emmena aussitôt sa fille Hong-yu, fit Ses remercîments à Ou, l'académicien^ et s'en revint tout droit au village de Kin-chi.
Nous laisserons Ou, l'académicien, faire ses préparatifs, pour se rendre à la capitale. On peut dire à ce sujet:
On aurait dit que le vase de lapis-lazuli était brisé, Mais il s'est change en un vêtement de brocart. L'avancement deTbomme est aussi obscur que le vernis * ; Qui est-ce qui sait s'il peut Tespérer ou non ?
Or, depuis que Sou-yeou-pé s'était vu privé de son grade de bachelier, il restait chaque jour chez lui,
i. G'est-&-dire : C'est une chose tout à fait ificertaioe, impénétrable.
uniqaement occupé à boire et à faire des vers, (ou bien) il allait se promener parmi les fleurs et les saules*. Quoique le mérite et la réputation, la pau^ vreté et Tobscurité de la condition, ne pussent troubler son cœur , chaque fois qu'il rencontrait un site charmant, il éprouvait une vive émotion, et regrettait de ne point trouver une belle épouse. Ordinairement, sa douleur secrète était si poignante qu'il ne pouvait retenir ses larmes. Les personnes qui savaient qu'il cherchait une femme d'une grande beauté, et qui reconnaissaient eux-mêmes que leurs filles étaient fort ordinaires , n'avaient garde d'aller lui faire des propositions de mariage. D'un autre côté, Sou-yeou-pé pensant que, dans toute la ville, il était impossible de trouver des filles d'une beauté extraordinaire, il cessa d'en parler. Un jour que le printemps brillait de tous ses charmes y il voulut aller de grand malin hors de la ville, pour composer des vers et s'amuser. Au moment où il quittait le seuil de sa porte, il vit soudain plusieurs hommes portant des vêtements bleus et de grands bonnets, et montés sur des chevaux de poste, qui demandaient tout le long du chemin : « Il y a par ici un monsieur Sou-yeou-pé ; où deaneure-t-il? »
€ Ne serait-«e pas, leur répondit quelqu'un en étendant la main, le jeune homme qui est debout devant cette porte? •
1. Mot à mot : Il cherchait les fleurs et s'informait des saales. G*est une expression délicate pour dire qu'il fréquentait les maisons de plaisir.
Ces hommes mirent aussilAt pied à terre, et, quand ils furent arrivés devant lui: «Monsieur, dirent-ils» nous osons vous demander si vous ne seriez pas l'illustre fils du vénérable Sou-hao?
— C'est moi-même, répondit Sou-yeou-pé, d'un air étonné. J'ignore, messieurs, d'où vous venez.
— Nous sommes envoyés, dirent-ils, par le seigneur S0U9 le moniteur impérial, qui est de la province du Ho-nan.
— D'après cela, dit Sou-yeou-pé, je pense que c'est mon oncle.
— Précisément, répondirent-ils.
— En ce cas, reprit Sou-yeou-pé, veuillez entrer dans l'intérieur, pour que nous causions ensemble. •
Ils suivirent Sou-yeou-pé, et, une fois entrés dans le salon, ils voulurent le saluer en se prosternant jusqu'à terre : t Messieurs, leur dit-il, restez debout. Etes-vous les domestiques de Sa Seigneurie ou bien des employés de son bureau?
— Vos serviteurs, répondirent-ils, sont des courriers attachés à son service.
— Puisque vous êtes les courriers d'un fonctionnaire public, dit Sou-yeou-pé, qu'avez- vous besoin de me faire de profondes salutations? contentez- vous d'une révérence ordinaire*. »
1. n y a en chinois ich^ang-i^ dont le sens développé ne peut passer en français. Cette expression signifie : s*incliner en abaissant les bras et les mains aussi bas que possible. Le mot t seul veut dire : saluer en appliquant les mains sur sa poitrine. (Dict. de Khang-hi.)
Après les avoir reçus, il les fit asseoir en lear cëdaDl le pas. € Où est maintenant le seigneur Sou-hao? leur demànda-t-il. .
« Monsieur, dirent Jes courriers, Sa Seigneurie est de retour, après avoir fait sa tournée dans le Houkouang. Il se dirige vers la capitale pour rendre compte de sa mission. En ce moment, sa barque se trouve à l'embouchure du Kiang. Il veut, monsieur, vous prier de venir avec lui à la capitale, et c'est pour cela qu'il nous a envoyés au-devanl de vous avec une lettre. » Ils tirèrent aussitôt la lettre et la présentèrent à Sou-yeou-pé. Celni-ci l'ouvrit, et y ayant jeté les yeux^il lut ce qui suit:
€ L'oncle Sou-youen, d'un esprit borné, adresse respectueusement cette lettre à son sage neveu:
€ Votre oncle, ayant couru d'orient en occident, pour le service de l'empereur, s'est vu séparé de vous, qui lui êtes aussi proche que la chair et les os; il ne peut y penser sans un sentiment pénible. J'ai appris ancien^ nement que ma sœur n'était plus du monde, et j'en ai éprouvé une profonde douleur. J'ai su dernièrement que vous avez grandi en âge et en instruction ; ça été un sujet de joie au milieu do mon affliction. J'ai maintenant soixante-trois ans. Je sens approcher ma fin*, et le matin, je ne sais si je me soutiendrai jusqu'au
1. Dans le passage chinois que je traduis ainsi^ Sou-youen se compare au soleil qui entre au milieu des mûriers et des ormes ^ où, suivant les portes, le soleil se couche. (Yeou-hio-kou'Sse'tfisirH/ouen^ li?. IV, fol. 14.)
soir. D'un autre côté, je n'ai point de fils. Quoique TOUS puissiez continuer la réputation littéraire de voire famille, maintenant que vous avez perdu vos parents^ vous voilà seul jusqu'à la fin de vos jours. Pourquoi ne pas venir auprès de moi ? J'aurais pour vous les sentiments d'un père, et vous ceux d'un fils aJoptif, et peut-être que tous deux nous serions Tun pour l'autre une consolation et un appui.. C'est une affaire à laquelle j'ai mûrement songé. Quand j'en informerais feu mon frère aîné et feu ma sœur, qui sont dans l'autre monde, jersuis certain qu'ils m^approuveraient par un signe de tète. Faites bien attention, cher neveu, et gardez-vous de douter de mes paroles. Dès que mes courriers seront arrivés, expédiez de suite vos bagages, et venez avec eux. Je vous attends avec impatience afin de mettre à la voile. Le temps me manque pour tout dire *. »
Après avoir fini de lire cette lettre, Sou-yeou-pe se dit en lui-même : < Ma maison est déjà pauvre et sans ressources ; on m'a retiré mon grade de bachelier, et de plus mon mariage est reculé pour toujours. Je ne vois nul avantage à rester constamment ici. Ce qu'il y a de mieux est d'accompagner mon oncle et faire un tour à la capitale. Quoique je n'aie point l'ambition d'obtenir comme lui les richesses et les honneurs, si, grâce à cette occasion, je pouvais découvrir une femme accomplie, je serais au comble de mes vœux. »