‹ Essai sur l’espèce bovineChapitre 8 sur 10 · 2° lois physiologiques

2° lois physiologiques

Sous ce titre nous dirons rapidement ce qu’on entend par espèce, race, hérédité, atavisme, consanguinité.

De l’espèce. — De la race. — Il est nécessaire de bien s’entendre sur ces deux termes, en zootechnie surtout.

L’espèce est une réunion d’individus du même genre zoologique ayant des caractères communs par lesquels ils se distinguent des autres groupes d’individus appartenant à ce genre et ayant comme seul caractère spécifique positif et certain la fécondité continue, c’est-à-dire la reproduction indéfinie par voie de génération. Ainsi dans le grand genre Bos sont compris le bœuf ordinaire (bos taurus), l’aurochs de Lithuanie, le bison d’Amérique, le buffle d’Italie et le yack de Tartarie, autant d’espèces dont la première seule (bos taurus) nous occupe. L’histoire et la paléontologie nous apprennent que, dans les âges de la terre antérieurs à l’époque actuelle, quelques-unes des espèces animales se sont éteintes, nous n’en savons pas le motif et nous ignorons le sort réservé à celles qui vivent encore ; ce que nous constatons, c’est leur puissance d’hérédité, en vertu de laquelle leurs attributs se transmettent par la génération, puissance qui ne s’affaiblit aucunement.

La race est une variété constante dans l’espèce, variété qui se conserve par la génération. Les caractères des races sont assez difficiles à préciser : il faut une qualité extérieure appartenant en propre et d’une façon tout à fait exclusive ; un caractère indélébile bien et dûment naturel, persistant en dépit de changements dans les conditions de milieu. Enfin, il faut que ce caractère unique et constant soit sûrement transmissible par la génération ou l’hérédité. Les races n’existent que par là. Si le propre de l’espèce est la fécondité continue, les trois conditions indispensables des caractères de race sont l’unicité, la fixité et la puissance héréditaire. Toute race a des caractères propres essentiels et des caractères secondaires ou communs. Les premiers déterminent les races d’une même espèce, les seconds indiquent l’aptitude à la fonction économique. Ces caractères se tirent de particularités relatives aux os du crâne et de la face (comparaison entre le volume ou l’étendue de l’un et de l’autre), de la direction des os du nez et de la situation des cavités orbitaires. D’autres caractères superficiels sont empruntés à des organes ou à des régions variables de la tête suivant l’espèce : ce sont les cornes et le mufle pour le bœuf, quelquefois les paupières. Les autres caractères secondaires sont dans la couleur du pelage.

Hérédité. — La théorie physiologique de l’hérédité est encore fort obscure. Les embryologistes modernes, F. Pouchet, Balbiani, Coste et Ch. Robin, ont bien établi la fécondation de l’ovule par la liqueur séminale ; ils ont posé les conditions de cette fécondation en prouvant le développement, dans l’ovaire de la mère, de l’ovule qui pour être fécondé devra subir le contact de la liqueur séminale du mâle ; les phases de la ponte, de la fécondation, de l’incubation sont même assez bien connues. Mais la constitution intime, l’essence des deux éléments mâle et femelle n’a pu encore nous être révélée par nos microscopes. L’influence des deux reproducteurs ne doit pas nécessairement être toujours la même ; l’individu procréé diffère plus ou moins de l’un ou de l’autre de ses parents ; quant au sexe, il doit hériter exclusivement de l’un d’eux. Pour arriver à baser l’hérédité sur des données positives, il y a encore des études à faire et nous aurions de nombreux desiderata scientifiques à noter. Quoi qu’il en soit, en zootechnie on doit tenir grand compte des lois de l’hérédité physiologique ; nous citerons celles qu’on a déduites de l’observation et qui ne sont que des solutions empiriques n’ayant nullement le caractère de la certitude scientifique.

Hérédité du sexe. — M. Thury, de Genève, avait supposé que les œufs au moment où ils vont abandonner l’ovaire commencent par être femelles, c’est à mesure que leur maturité se complète qu’ils deviennent mâles. Le sexe de l’individu à naître dépendrait uniquement de l’instant auquel la fécondation par la liqueur séminale s’opère. Mais l’embryogénie comparée dépose tout entière contre cette pure imagination physiologique, ainsi que les expériences contradictoires de M. Coste au Collége de France. La loi de l’hérédité du sexe nous est encore inconnue. Quelques observations de Girou de Buzaraignes et de M. Martegoute semblent tout récemment avoir abouti à cette loi provisoire que : « le reproducteur le plus vigoureux, celui dont l’état physiologique est le meilleur, communique ou transmet son sexe au produit. »

Hérédité des formes. — Ici on peut ériger en loi, résultant de l’observation, cette proposition : les semblables engendrent les semblables. Les formes existant à un égal degré chez les deux reproducteurs se répètent exactement dans le produit, pourvu qu’elles aient le cachet de fixité qui appartient aux caractères de race. L’hérédité s’exerce pour toutes les formes de la même façon et rien n’autorise à supposer qu’elle soit plus puissante pour l’une que pour l’autre, que ses chances soient moindres ou plus fortes dans un sexe que dans l’autre, toutes choses égales d’ailleurs.

Hérédité des aptitudes. — Les aptitudes se confondent souvent avec les formes, et l’hérédité de celles-ci entraîne l’hérédité de celles-là. En général, d’ailleurs, une aptitude physiologique est la conséquence d’une forme anatomique particulière. Mais ne considérons ici que l’aptitude essentiellement zootechnique. La faculté laitière, l’aptitude à l’engrais précoce, et toutes les autres aptitudes au travail, etc., présentent d’autant plus de chances de transmission par la génération, qu’elles sont plus anciennes dans la race. Les aptitudes qui existent au même degré chez les deux reproducteurs se transmettent à peu près sûrement.

Atavisme. — La nouvelle école zootechnique appelle atavisme (de atavus, aïeul) un phénomène physiologique en vertu duquel s’observent, dans les manifestations de l’hérédité, ces accidents que l’on regarde comme des dégénérescences. Les Anglais appellent ces accidents retrogradation (pas en arrière, tendance à rétrograder), et les Allemands kuckschlag (coup en arrière). L’atavisme est un des éléments essentiels de la perpétuité et de la permanence de la race ; c’est un des modes de l’hérédité, c’est l’hérédité de la race, l’influence collective des générations extérieurement manifestée par la constance ou la fixité des caractères typiques qui vient se joindre ou se substituer, suivant les cas, à l’hérédité moins puissante et moins certaine des caractères purement individuels. L’atavisme est donc l’hérédité à puissances cumulées. Entre deux reproducteurs dont l’un offrirait avec des qualités moins parfaites une longue suite d’aïeux célèbres par leurs mérites spéciaux, et dont l’autre ne présenterait que sa perfection individuelle, il y aurait lieu de préférer le premier dans la plupart des cas. L’atavisme prime donc l’hérédité individuelle. Dans la pratique, la condition la plus heureuse et la plus efficace de l’hérédité, celle qui la rend absolument certaine, c’est la réunion dans une direction unique de l’hérédité individuelle et de l’atavisme, c’est-à-dire la similitude des caractères et la communauté d’origines. Ce qui est le plus propre à fournir ces conditions, c’est la proche parenté dans la race, ce sont les accouplements de famille ou entre consanguins. Ici donc se place l’étude de la consanguinité.

Consanguinité. — On entend par ce mot une influence supposée, distincte de l’hérédité, résultant de l’état de proche parenté des deux reproducteurs ; le seul fait de l’identité du sang des procréateurs suffirait pour provoquer une déviation des lois de l’hérédité, pour détruire l’influence de l’atavisme, et enfin pour créer une puissance agissant en sens inverse de celle qui assure la conservation des espèces et des individus ; c’est ainsi du moins que l’ont compris les naturalistes, les agronomes, les hygiénistes et les zootechnistes. Le seul fait de la parenté rapprochée dans une mesure variée, mais qui ne dépasse guère le quatrième degré, suffit pour constituer l’état de consanguinité (présence du même sang chez les deux reproducteurs). L’influence malfaisante de la consanguinité est une opinion qui semble avoir existé de temps immémorial à l’état de préjugé, et même au dernier siècle les éleveurs s’en préoccupèrent beaucoup. Il faut en excepter pourtant les éleveurs anglais Bakewell et d’autres non moins célèbres qui, en dépit de cette funeste influence, formèrent de si beaux types. Ce préjugé n’en a pas moins fait son chemin, et il a été presque unanimement accepté sans examen et comme axiome par les hygiénistes et les médecins de notre siècle. Dans le domaine de la zootechnie pourtant, des dissidences solidement motivées se produisaient de temps à autre en Angleterre et en France.

Il y a quelques années à peine, M. Sanson, à propos d’une discussion relative aux dangers des mariages consanguins, produisit les faits acquis à la zootechnie en leur donnant toute leur signification physiologique. Le fait capital imputé à la consanguinité c’était l’infécondité ; ce fait a été victorieusement réfuté par M. Sanson, par la série d’observations qu’il a citées et par l’exemple de ce qui se passe dans la nature des animaux qui font deux ou trois petits, ou chez nos animaux domestiques dont il a raconté les améliorations obtenues surtout par la consanguinité.

On avait dit aussi que la consanguinité affaiblit la constitution, qu’elle produit des vices organiques, des anomalies, la scrofule, le rachitisme, l’albinisme, les cachexies, etc…, la surdi-mutité et le sexi-digitisme. Mais des faits zootechniques de la plus haute importance prouvent bien que ces effets ne sont point le fait de la consanguinité ; tels sont l’histoire de la famille ovine de Mauchamp, les exploitations bovines du Morbihan où l’on a l’habitude d’employer, pour la reproduction, des taureaux de la même famille, c’est-à-dire le frère pour la sœur, le fils pour la mère, etc., ce qui n’empêche pas la race bovine d’être très-rustique et toujours en bonne santé. La race auvergnate de Salers offre aussi un autre exemple de l’emploi innocent de la consanguinité ; nous pourrions en dire autant de la race garonnaise, et pourtant ces races sont remarquables par la solidité de la constitution, la vigueur du tempérament et l’énergie au travail. En zootechnie, il est donc admis aujourd’hui que la consanguinité élève l’hérédité à sa plus haute puissance ; elle assure la transmission héréditaire des caractères fixes, et pour ce motif est une ressource précieuse de la zootechnie. Mais elle assure aussi l’hérédité des vices constitutionnels, des maladies de famille.

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